Kaze No Tani No Nausicaä (Nausicaä de la Vallée du vent)

Publié le par Jacut

Film de science-fiction de 1984 – 1h56



 

Nausicaä est souvent considéré par Miyazaki comme "L'oeuvre de sa vie", le manga étant une véritable épopée philosophique et poétique dans le monde désespéré de la jeune princesse de la vallée du vent. Regroupant tous les thèmes chers au cœur de Miyazaki, s’étalant sur 7 volumes grand format de plus de 200 pages chacun et compilant 12 ans de la vie du maître (ayant été souvent interrompu par la production des films du Studio Ghibli), « Kaze No Tani No Nausicaä » est bel et bien le chef d’œuvre absolu de la bande dessinée japonaise.

Produite en un temps record (6 mois) et avec un budget très limité, l’adaptation cinématographique de Nausicaä est le premier film personnel du maître et représente le début d’un renouveau de l’animation, et la base de tout le travail du futur Studio Ghibli (le film est produit par le studio Topcraft, improvisé studio de réalisation de long métrage pour l’occasion…). Pour évaluer l’impact du film, il faut savoir que sa sortie le 6 mars 1984 entraînera les premiers phénomènes observés d’Otakisme, avec les premiers campings devant les salles obscures Tokyoïtes et les queues interminables dans l’attente impatiente du film, particulièrement bien retranscrites dans l’« Otaku No Video » de Gainax.

En parlant de Gainax, Miyazaki, en mal de personnel libre et suffisamment qualifié pour accomplir la tâche énorme d’adapter le manga le plus célèbre et le plus apprécié du début des années 80, emploiera avec le studio Topcraft le gratin des jeunes animateurs et intervallistes japonais, avec parmi eux Mahiro Maeda (Blue Submarine 6, Gankutsu Ou, The Second Renaissance d’Animatrix…) ou Hideaki Anno (Gunbuster, Nadia, Evangelion, KareKano), des génies de l’animation actuelle dont c’était la première véritable participation à un projet professionnel de cette ampleur… Le succès de Nausicaä sera d’ailleurs à l’origine de la création du studio Ghibli (succès largement dû à la perfection du manga duquel le film est issu).

Mais donnant leur chance aux jeunes prometteurs de l’époque, adapté d’un manga mythique, et malgré toutes les contraintes et délégations techniques qu’il effectuera, Nausicaä le film est-il vraiment à la hauteur du succès qu’il a remporté ?

 

Dans le futur, mille ans après que les « Sept jours de feu » - nom donné à la bataille finale entre les nations industrielles humaines équipées d’armes technologiques dévastatrices - aient ravagés la Terre, le monde est largement recouvert par la fukai, une forêt toxique et malsaine qui s’étend de jour en jour pour engloutir toute trace de l’existence humaine. Des insectes géants pouvant mesurer plus de 20 mètres de long, et vivant dans cette fukai, sont les nouveaux maîtres du monde, et fragilisent encore plus l’existence des derniers peuples humains survivants. Ces peuplades ont régressé à un niveau technologique qu’ils nomment l’« Age de la céramique », et tentent désespéramment de survivre dans ce monde hostile et cruel. Au milieu d’une vallée protégée par de doux courants marins qui empêchent le poison de se répandre, vit Nausicaä, une belle et gentille princesse qui possède d’étranges pouvoirs : elle peut comprendre et communiquer avec les insectes, en particulier les rois Ohmus, les plus craints et les plus puissants d’entre tous. Elle et son père, le roi, atteint de la maladie incurable de la fukai, sont aimés et respectés par tous les habitants du royaume de la « Vallée du vent ». Aidée de toutes les personnes qu'elle a convaincu, elle devra arrêter une guerre destructrice pour le contrôle d’un guerrier divin légendaire qui a en des temps immémoriaux participé à la destruction de la Terre, tout en empêchant la confrontation inévitable entre la Nature toute-puissante représentée par les hordes d’Ohmus, et la race humaine.

 

Dès la scène du vol de Nausicaä sur son Moeve, le doute n’est plus permis, ce film d’animation est le plus beau jamais crée à cette date précise. Les détails techniques fourmillent à l’écran, le ballet aérien est superbe, l’environnement graphique juste stupéfiant. L’animation représente le must de ce qui pouvait se faire à l’époque, et le character design est magnifique, étalon de ce que sera le design des personnages du Studio Ghibli. Quel dommage que les dessins soient si inégaux tout au long du film, et que la qualité ne demeure pas constante (temps de réalisation limité signifie aussi plus de libertés laissées aux animateurs-clés et animateurs)… Le « style Miyazaki » est néanmoins né sur ce film, même si il s’exprime plus clairement à partir de Laputa, sur lequel il aura d’ailleurs une influence marquée, tout comme sur Mononoke (aux plans symboliques et psychologiques surtout). L’animation a trouvé son nouveau maître.

 

Les musiques de Joe Hisaishi sont déjà géniales malgré l’orchestration plus que limitée. En effet, la bande originale est majoritairement composée au synthé et la qualité sonore s’en ressent… Mais rien que pour le thème principal « Kaze No Densetsu », l’un des plus beaux que j’aie jamais entendu, Hisaishi mérite des louanges. Les envolées lyriques sont particulièrement pures et on n'a finalement rien à reprocher au grand Joe, ce travail de jeunesse n’est de toutes façons qu’un avant-goût du talent dont il fera preuve quelques années/décennies plus tard. Et quelle réussite !

 

Psychologiquement parlant, pour l’unique fois dans la carrière de Miya-san, on a l’impression d’un certain manichéisme chez des personnages du film, en particulier la princesse Kushana, infiniment inférieure à sa version papier à cause de sa haine aveugle et de son manque de compréhension du monde qui l'entoure. Miyazaki fait même des concessions à ses spectateurs, et je dois avouer que je trouve cela étrange, d’ailleurs, le maître ne réitérera plus cette erreur, en dirigeant contre vents et marrées tous ses films suivants jusqu’à aujourd’hui, et sans jamais plus se laisser influencer par le public, la critique ni par son équipe technique. Même le personnage de Nausicaä paraît plat et dépourvu de la réflexion et de la puissance d’anticipation de l’original. Malgré cela, Nausicaä, dont le nom vient d'une princesse Phénicienne qui sauve Ulysse dans l' « Odyssée » d'Homère, et dont Miyazaki a adapté très librement le caractère, demeure le personnage de films le plus apprécié des Japonais depuis 1984, et suffit amplement à remplir son rôle de figure Christique dans le film. Concernant les autres personnages, certains sont sous-exploités, tels maître Yupa ou même Asbel, et seules les femmes tirent leur épingle du jeu au final et influencent vraiment le scénario (Nausicaä, Kushana, et la vieille sage).

 

Révolution technique, Nausicaä représente surtout pour moi une grande déception scénaristique. En effet, pour la première et la dernière fois chez Miyazaki, et malgré une structure intéressante, le scénario est assez hasardeux et souvent incohérent, en particulier lors d’une première partie plutôt ratée. Dans la seconde partie, le film monte en puissance de manière incroyable, et enchaîne les scènes cultes (la scène dans la forêt de la décomposition, la scène du petit Ohmu, et quelques autres), avant de finir malheureusement sur une conclusion hâtive et moins intense qu’on aurait pu l’espérer, ne faisant pas passer le propos de l’auteur dans les meilleures conditions.

 

Au niveau thématique et symbolique, la perte du côté religieux du scénario, avec l’absence des fanatiques dorks et du côté militaire avec l’absence de la guerre tolmèques/dorks fait aussi cruellement défaut au film. On perd de ce fait de grandes dimensions symboliques et scénaristiques. On a aussi l’impression d’une certaine unité des différentes peuplades humaines, et d’une culture unique ou presque, ce qui est radicalement différent du manga (je sais je compare souvent le film au manga, mais c’est légitime vue la faiblesse de construction du premier), et on perd du coup une nouvelle thématique importante, celle de l’acceptation de la différence et de la tolérance entre les peuples, pour se baser uniquement sur la relation entre la Nature et l'homme. Mononoke  Hime sera, à cet égard, nettement mieux traité et structuré.

 

Evidemment, il reste au film ce propos écologique et philosophique de premier plan, assorti d’une réflexion poussée sur la folie humaine, tragique de réalisme. Pour comprendre à quel point Nausicaä est un plaidoyer pour la sauvegarde de l’environnement, le film est soutenu par la WWF, la World Wildlife Fund, ou Fond Mondial pour la Protection de la Nature. Et bien sur, le monde de Nausicaä, bien que moins développé que dans le manga (il est impensable de résumer 2000 pages en seulement deux heures de film et d'ailleurs seuls les deux premier volumes du manga avaient été crées en 1984...), reste toujours une référence importante du post-apocalyptique, qui a marqué une génération d’auteurs maintenant arrivée à maturité dans les années 2000, et est donc réemployée à fréquence régulière au Japon voire même dans d’autres pays. Nausicaä est violent, grandiose, puissant et lyrique à la fois, et place l’homme devant une fin inéluctable qu’il a largement précipitée, ce qui n’est pas anodin. La volonté de Miyazaki est ici de nous faire prendre conscience d’un problème universel majeur, et il s’en sort particulièrement bien. Mais cela ne suffit malheureusement pas, à cause des défauts que j'ai cités.

 

On peut donc comprendre Moebius, le grand dessinateur Français, lorsqu’il déclare (lui qui est un des rares français à avoir vu le film au Japon dès sa sortie en 1984) : "J'ai visionné au moins 20 fois Nausicaä sans en comprendre un traître mot de ce qui s'y disait. J'étais presque déçu, après coup, d'avoir eu la traduction. Il y avait une telle expressivité dans le dessin." Tout critique averti qu’il est, il avait bien compris le raccourci simpliste que constitue l’adaptation du scénario original, en parallèle de la révolution technique que le film représentait à l’époque. Je crois que tout est dit dans cette simple phrase. Nausicaä était donc un passage obligé pour la réussite de Miyazaki, mais avec un minimum de recul, on se rend compte que ce film est certainement le moins exceptionnel de toute la cinématographie du maître. Il transforme néanmoins le cours de l’animation mondiale de par sa maîtrise technique, son inventivité et son ton résolument adulte, mais échoue à être plus qu’un excellent film expérimental à cause de son manque de maîtrise scénaristique et psychologique.

Notation : 9/10

Publié dans Film

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xav 13/10/2006 23:23

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